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L’hôpital à l’épreuve de la crise sanitaire.

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Interview de Claude Evin, ancien député de Loire Atlantique, Ministre des Affaires sociales et de la Solidarité de 1988 à 1991, Président de la FHF de 2004 à 2009, Directeur de l’ARS de 2009 à 2015. Il est aujourd’hui avocat spécialisé en droit de la santé.

Quelles leçons faudra-t-il tirer de cette crise sanitaire inédite ?

Notre système de santé, d’une manière générale, a été mis à rude épreuve parce que nous avons été confrontés à une crise inédite. Mais il a tenu bon malgré tout, et c’est grâce notamment au personnel hospitalier qui s’est mobilisé de façon extraordinaire. C’est vrai que cela s’est fait dans une tension inhabituelle, qui doit nous interroger sur les réformes à poursuivre.

Mais il n’est pas inutile de rappeler que notre système de santé s’est continuellement adapté car il n’est pas figé. Il a bougé, il bouge aujourd’hui, et il faudra encore qu’il bouge. Malgré quelques ratés au début de la crise sanitaire, il s’est vite adapté. Il faut continuer à le faire évoluer, à le corriger ici ou là car la demande de soins évolue et notre population vieillit.

Le Covid-19 a mis en lumière des difficultés qui préexistaient à la crise sanitaire. Un des dysfonctionnements qui a rapidement été perceptible c’est le cloisonnement de notre système. Il y a nécessité d’avoir une plus grande fluidité dans l’organisation, or nous avons un système dans lequel chacun est encore dans son couloir. Les EHPAD, qui se sont retrouvés seuls et isolés, n’avaient pas de médecins coordonnateurs, pas de prise en charge sanitaire adaptée, pas de liens suffisants avec un établissement de santé… On voit bien les obstacles, avec des statuts juridiques différents, chacun défendant son pré carré. Les obstacles ce sont aussi les modalités de financement. Il faudra sans doute tirer les leçons de ce qui s’est passé, mais moi je ne crois pas pour autant au grand soir. Il n’y a pas une réforme miracle qui règlera d’un coup de baguette magique tous les problèmes. J’ai entendu ici ou là que la tarification à l’activité comme mode d’allocations de ressources était la cause de tous nos maux. Il ne faut pas oublier aussi quels étaient les effets pervers du budget global. C’est évident qu’il faudra trouver un système qui permette une plus grand fluidité dans la prise en charge des patients. Ce n’est pas une raison de jeter aux orties les modes d’organisation et de financements, au prétexte qu’on aurait un mode de financement idéal. Cela n’existe pas, il ne faut pas se leurrer. Regardons plutôt la bouteille à moitié pleine. Ça bouge, insuffisamment vite, mais ça bouge !

L’hôpital a été mis à rude épreuve ces derniers mois. Quels seraient les dysfonctionnements majeurs sur lesquels il y aurait une urgence d’intervenir ?

Ce n’est pas d’une énième réforme dont on a besoin, nous avons tous les outils pour intervenir. Par exemple, on n’a pas été jusqu’au bout des démarches de coopération et par exemple des GHT, qui concerne les établissements publics, sur la base d’un objectif de regroupement stratégique des hôpitaux publics que j’ai porté lorsque j’étais président de la FHF. Cette réforme conduisait à ce que les hôpitaux organisent ensemble une réponse de service public plus cohérente. Nous avons encore besoin de rassembler les forces publiques sur des projets médicaux communs pour organiser une réponse cohérente à l’échelle de chaque territoire.

La seconde préoccupation est une démarche territoriale. Il faut renforcer l’accès aux soins à ce niveau. Cela suppose que les acteurs de la santé s’organisent au niveau d’un territoire de vie pour garantir l’accès aux soins de tous et de même qualité, en incluant la médecine libérale et les collectivités territoriales.

« On parle toujours du parcours du patient qui dans les faits devient parfois un parcours du combattant »

Comment selon vous valoriser davantage tous les métiers qui portent le système de santé et notamment ceux qui sont les plus exposés ?

Le Ségur de la santé* a permis à chaud de mettre à plat tous les problèmes et de tirer les leçons. La question concernant l’amélioration des salaires des hospitaliers est tout à fait légitime.

Mais il faut également traiter de la question du déroulement et de l’attractivité des carrières hospitalières et faire en sorte que ceux qui choisissent cette voie aient envie d’y rester. Les revalorisations doivent être significatives pour faire gagner en attractivité la filière des métiers hospitaliers et, d’autre part, en assurer la durée, la permanence, le maintien. Il faut opérer une revalorisation salariale à, et pas seulement comme une forme de récompense post-Covid pour ce personnel qui est en première ligne. La question est bien celle de la revalorisation des carrières hospitalières. Il faut redonner envie de venir travailler dans les métiers de la santé et d’y rester. Cela comprend évidement aussi la filière des Ehpad. Je ne fais aucune différence entre les besoins des services de médecine chirurgie et ceux des services médicaux-sociaux dont les EHPAD font partie.

Par ailleurs, je veux revenir sur certaines critiques qui ont été formulées vis-à-vis de notre système de santé et particulièrement concernant ce que certains appellent une « démarche comptable ». Il ne faut jamais oublier que notre système de santé est financé par la solidarité nationale et donc les moyens qui sont accordés à la santé proviennent des cotisations sociales. Si l’on veut maintenir ce système de solidarité, on est obligé de compter. L’évolution de la dépense chaque année est de l’ordre de 4 %, sauf qu’on ne peut pas se permettre 4 % d’augmentation des cotisations chaque année. Il est donc nécessaire de maitriser la dépense publique. Quand on dépense 1 euro, on s’assure que cet euro est bien dépensé. Il convient de donner du sens aux décisions qui sont prises.

Quels sont les piliers sur lesquels l’action sociale à destination des hospitaliers de demain devrait s’adosser selon vous ?

L’action sociale à destination des agents hospitaliers doit contribuer à faciliter la vie quotidienne des agents dans l’exercice de leur mission. La garde des enfants, on l’a constaté en plein cœur de la crise, est une réponse essentielle. On a vu effectivement que, si l’on veut avoir du personnel disponible sur les missions de santé auxquelles il doit faire face, il convient de mettre en face les moyens autour des aides à la personne. Le C.G.O.S, avec sa double gouvernance qui associe l’ensemble des acteurs de l’hôpital, perçoit parfaitement les besoins auquel il faut répondre.

L’aide d’urgence qu’il a apportée aux hospitaliers durant la crise sanitaire pour la garde des enfants doit être un mode d’action permanent. Le travail d’un hospitalier est quelque chose de prenant, stressant et il ne faut pas que les agents, lorsqu’ils sont confrontés à des patients à l’hôpital, aient trop à se préoccuper de problèmes de vie quotidienne. Il conviendrait de les aider de façon plus soutenue afin qu’ils soient totalement disponibles. L’accompagnent social proposé doit les décharger d’une partie de leurs contraintes familiales pendant la période où ils sont à l’hôpital.

Avez-vous été surpris de l’engouement des français à soutenir les soignants lors de cette crise sanitaire ?

L’enthousiasme populaire ne m’a pas surpris, car la mission des personnels hospitaliers a été mise à juste raison sous les feux de la rampe. Les citoyens, les patients se sont peut-être plus rendus compte de que représentaient pour eux l’hôpital et les personnes qui y travaillaient. La santé est une préoccupation première pour chacun d’entre nous, et la réponse qu’apporte le personnel hospitalier a été mieux perçue pendant cette crise. Il ne faut pas que cela reste un feu de paille si l’on n’apporte pas des réponses justes, de la reconnaissance, de la revalorisation salariale. Des solutions qui doivent s’inscrire dans la durée, tout en donnant du sens car la santé n’a pas de prix. Mais elle a un coût pris en charge par l’assurance maladie et la solidarité nationale. C’est l’une des forces de la France : celle d’avoir un système de solidarité qui tient malgré tout et qui permet de soigner tous les citoyens de ce pays. Il faut donc aborder cette question dans sa globalité.

* Grande consultation nationale avec les partenaires sociaux portant sur la refonte du système de santé

Propos recueillis par Brahim Benamar

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